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> notes sur clichés (photo revisitée)

46/ C'est aux peintures de Gérard Gasiorowski que je pense ici, plus particulièrement à celles datant de sa première période dite photo-réaliste, et que l'artiste lui même avait regroupé sous le titre générique de " L'approche "..

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En 1998, lors de la rétrospective posthume du peintre à Beaubourg, je m'étais retrouvé à filmer au débotté, en compagnie de Jean-Marie Brisot, dans l'espace d'exposition. Deux nuits passées, enfermés dans les salles du musée à tourner autour de ces oeuvres qui, douze ans après le décès du peintre étaient enfin réunies. Douze années pendant lesquelles de mon côté (pour mon propre compte) j'avais enquêté sur ce travail, réunissant peu à peu les éléments qui me permettaient d'en comprendre la logique. Car l'oeuvre de Gasiorowski (comme celle de Marcel Duchamp d'ailleurs) ne se livre pas facilement au regardeur, même si, par certains aspects elle peut apparaître comme séduisante.

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Je me souviens des salles vides et du plomb des néons sur les hautes parois blanches. Je me souviens du bruit des rats crapahutant dans les tuyaux de la grande structure. Je me souviens du spectacle de rue qui de l'autre côté de la vitre se déroulait sur l'esplanade du forum tandis que nous filmions une toile montrant une scène grotesque de cabaret. Je me souviens aussi des gyrophares des bennes à ordure sur le coup de quatre heures du matin, balayant les murs que nous avions plongé dans l'obscurité pour faire des plans du " Tas de la Guerre "…

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Je me souviens encore de nos discussions, avec Jean-Marie, pour savoir comment filmer ces peintures et ces objets afin de " mettre à jour " ce que, selon nous, cette exposition, organisée de façon chronologique, ne parvenait pas à faire. Car en effet comment créer des liens (des points de passage) là où la diversité apparente des travaux suggérait l'idée de ruptures… ? Bref, comment et par où commencer pour se donner un plan de tournage qui ne soit pas un compte rendu d'exposition, mais un élément de lecture de l'œuvre dans sa totalité ?

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L'hypothèse de travailler à partir du mur de cartons (" Les boîtes de Kiga ") nous avait semblé être la meilleure. Elle condensait les différentes époques du travail à travers des signes caractéristiques ou des citations (cartes postales, articles de journaux… collés sur les côtés des boites peintes). C'est donc ce que nous avons fait en considérant, à tors ou à raison, que chaque boite (" cache ") était un morceau du puzzle. Jean-marie tenait beaucoup à l'idée du puzzle en référence je crois à " La vie mode d'emploi " de Georges Perec. Et c'est vrai qu'il y avait un peu de cela.

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Il se trouve que si les huit heures de rushs accumulés n'ont jamais trouvé de producteur assez dingue pour en tirer un film, et que donc toutes ces idées dorment encore enroulées dans des étuis rectangulaires, empilés sur une étagère ou dans un carton comme les boites de Gasiorowski, ce tournage reste une expérience forte, plus pour moi encore que celui réalisé pour l'exposition Borges dans ce même lieu, et ce, au moins pour la découverte singulière que nous fîmes une heure à peine avant d'interrompre le tournage.

Il était 5 heures du matin. Nous venions de filmer à plusieurs reprises le mur des peintures des " Amalgames " en utilisant un effet de travelling, à cause de la longueur du dispositif. Mais le chariot prêté par les techniciens du centre pour le transport du matériel n'était pas prévu à cet effet et malgré toutes nos précautions, l'image était cahotante et donc sans doute peu utilisable au montage. C'est pourquoi Jean-Marie a suggéré que nous réalisions des plans de coupe pour les insérer dans les travellings plutôt ratés. Il restait très peu de batterie et nous avons donc décidé de n'en faire que quatre ou cinq avant de rentrer nous coucher. Bien entendu, j'avais toujours présumé que ce musée de papier (" les Amalgames ") est un inventaire chargé d'ironie, un recensement caustique et lucide, un recueil d'épigrammes. Musée de poche encombrant - si l'on considère que l'ensemble de ces peintures sont des pages de carnets décomposées et recomposées (ARC 83), sur une superficie de 50m2 - il brosse le portrait éclectique et confus du paysage artistique du XX° siècle, où par ces pastiches tout s'additionne, se mélange, se ressemble, se confond, tout se vaut et tout s'annule.

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Le cinquième plan apporta la réponse. Tandis que Jean-Marie faisait coulisser la bague du zoom manuel vers l'image choisie je vis apparaître dans l'écran de contrôle le logo d'une marque d'ameublement que je n'avais jamais remarqué : AWK. L'Académie Worosis Kiga était donc née de là… Mais je n'étais pas au bout de mon étonnement. Le zoom étant arrivé à bout de sa course révéla sur le mur de cette pièce, au dessus d'un canapé noir, une image que je reconnaissais pour l'avoir vu le jour même dans l'exposition, c'était une peinture de Gasiorowski. Ainsi, au centre des " Amalgames " se trouvait reproduit en exemple du bon goût une peinture de la série " L'approche ", série dont Gasiorowski avait lui-même signifié le caractère superficiel et factuel au point d'en programmer la disparition.