Photoculteur - Denis Guers

Alain Collard est photographe et agriculteur. Il cultive ses photographies comme une plante, lentement, en sachant précisément ce qu'elles vont devenir. Pour lui, une image est le fruit d'une lente maturation. Il choisit méticuleusement le produit (son sujet), son engrais (ses idées, les objets, le lieu), le terrain (la technique). Il travaille aussi au rythme des saisons, ses périodes internes, qui lui inspirent une vision du présent ou du passé, reflet de ses états du moment. Il réalise une œuvre seulement au moment ou l'alchimie se réalise entre son idée, les objets choisis, la technique et son état psychologique. Il élève alors son image, avec la quasi-certitude du résultat.
Certains de ses sujets ont un lien direct avec la nature, comme sa série sur les fleurs en gros plan " Jardin secret ", " La pareille photo ", qui se situe dans un champ, " Le coq ", " Pomme et feuille de vigne ". Souvent, le rapport à la ferme est là, ténu ou prégnant, comme un point de départ. Le champenois nous livre sa propre histoire à travers ses images, il est donc normal que la terre et ses fruits soient représentés.
De même qu'on n'invente pas une nouvelle agriculture, on ne révolutionne pas la photographie, on l'améliore, suivant les progrès technique dont l'époque dispose. C'est pourquoi Alain Collard utilise des procédés divers tirés de différentes époques. Quand il montre ses portraits de fleurs, d'une beauté on ne peut plus classique, on pense aux pictorialistes du dernier quart du 19e siècle. Dans sa série " Pomme et feuille de vigne ", il emprunte la technique du contact direct de l'objet sur le papier, chère à Man Ray. Les " Chaussures " sont un portrait majestueux de son père à la Mapplethorpe, qui raconte beaucoup plus qu'une nature morte. Il nous propose une série de " Fenêtre avec toits ", en sténopé sur les toits de Reims, qui rappellent immédiatement la première image de Niepce au Gras, à Saint-Loup de Varennes. En mélangeant les genres et les techniques, il s'inspire des anciens et ajoute sa touche personnelle de modernité.
Il nous présente sa propre histoire de la photographie avec " La pareille photo ". Il décompose une photo de famille montrant sa sœur maniant un appareil qu'elle a eu pour ses dix ans. C'est le début de son expérience photographique. Les variations sur cette image montrent une juxtaposition d'agrandissements de détails. C'est un passage sous la loupe des punctums (Roland Barthes) d'Alain, les troubles ressentis devant l'image de départ. Un détail est un souvenir (les jambes, l'appareil, la ferme), l'histoire recomposée est celle de son état du moment, un rapport entre un souvenir de famille, l'amour, la maladie. Comme dans la série sur les toits, le spectateur se fait géologue pour découvrir toutes les strates de lecture d'une image. Ce sont à chaque un paysage ou une nature morte, avec une référence à l'histoire de l'art, et une introspection dans la vie de l'auteur.
Le vrai lien entre toutes les séries, c'est ce que l'on ne sait pas : L'histoire secrète, le non-dit. Que ce soit dans le titre (" Jardin secret "), dans le sujet ("Chaussures "), ou dans les indices laissés çà et là (les sous-titres de " Photographies avec toits "), les images sont scellées du sceau du secret, ce sont des énigmes à percer. Le non-dit fait partie de toutes les images, comme si, paradoxalement, réaliser une photo, la montrer aux autres, pouvait aider à résoudre un mystère intérieur. Le plus intéressant, c'est que çà marche. Nous sommes happés par les oeuvres, pour leur esthétique, leur humour, leur tendresse. C'est ensuite que viennent les interrogations sur un malaise latent devant ces belles images. Les questionnements auxquels tente de répondre l'auteur, ce sont aussi les notre. Ce que nous avons devant nous, c'est le résultat d'une introspection universelle.

Pour Alain Collard désormais, c'est l'heure de la récolte, enfin la rencontre avec le public. Faites votre marché, avec les yeux, et admirez les images d'un photoculteur.